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Les rendez-vous de la FNIM

Compte-rendu de la matinale du 25 octobre 2017

Peut-on encore croire à l’information médicale et scientifique

de gauche à droite : Eric Phelippeau, Marc Gozlan - journaliste au Monde et à Le Temps (Suisse), Sandrine Cabut - journaliste au Monde, Claudine Proust - journaliste free-lance, Stéphanie Chevrel - DG de Capital Image, Nicolas Bohuon - DG de Pharmaceutiques

L’information santé au risque des dérives et buzz médiatiques

Les journalistes santé sont désormais confrontés à de fortes contraintes, telles que la masse des informations sur le web ou la pression sur les délais de réponse argumentée, hiérarchisée, vérifiée, expertisée face à tel ou tel buzz média à caractère viral.

En témoignent nos invités : Stéphanie Chevrel, fondateur de l’Observatoire de l’Information Santé, DG de Capital Image ; Sandrine Cabut, journaliste santé-médecine au Monde ; Claudine Proust, journaliste santé free-lance ; Marc Gozlan, journaliste-blogueur médico-scientifique, collaborateur au Monde et à Le Temps (Suisse).

La table ronde sur les pratiques du journalisme qui suit et illustre l’intervention de Stéphanie Chevrel portant sur le décryptage d’une dérive médiatique était animée par Nicolas Bohuon, président d’honneur de la FNIM, PR Editions.

Cancer et hasard, un cas exemplaire de dérive médiatique (exposé par Stéphanie Chevrel)

« On observe depuis quelques années un phénomène de dérives médiatiques de plus en plus fréquentes. Qu’est-ce qu’une dérive médiatique ? A la différence des fake news qui sont des informations inventées par volonté de sensationnalisme ou de désinformation, la dérive médiatique repose sur une information réelle, authentique, mais traitée de manière incomplète, erronée ou biaisée, par la grande majorité des médias pendant quelques jours. Cette information va être reprise dans le monde entier sans recul, sans mise en perspective et sans analyse critique. Résultat lorsqu’il s’agit de santé publique : elle peut avoir de graves conséquences et entraîner des changements de comportement – par exemple, un arrêt brutal de traitement médical ou une modification des opinions comme la perte de confiance envers la vaccination en France. Ces dérives peuvent également contribuer à accroitre la méfiance, voire la défiance de l’opinion envers les émetteurs de l’information : chercheurs, médecins, politiques, institutions et médias. Enfin, elles peuvent également porter atteintes aux orientations de politiques de santé publique : dépistage, prévention », indique Stéphanie Chevrel qui s’est attachée à analyser* un cas exemplaire de dérive médiatique.

Une dépêche AFP, un 1er janvier, à 20 heures !

Cette dérive prend sa source dans la revue scientifique internationale Science ; les reprises médiatiques vont établir une corrélation entre cancer et hasard. Cette dérive démarre le 1er janvier 2015, jour férié : à 20h, tombe une dépêche AFP titrée « Le cancer plus souvent dû à un manque de chance qu’à des causes génétiques » suivie d’une autre dépêche, émanant cette fois de Reuters, qui apporte dans son titre une précision concernant la fréquence : un manque de chance pour 2/3 des cancers. A 20h02, le site du Monde publie un article très complet au titre bien plus mesuré - Cancer : le rôle du hasard réévalué - qui comporte une précision importante car il souligne un biais de l’étude de Science : « Deux tumeurs parmi les plus fréquentes, sein et prostate, n’ont pas été prises en compte ».

Une heure plus tard, une course au copier/coller - reprise in extenso des dépêches avec titres accrocheurs - est lancée dans le monde entier : pour Le Parisien, print du 3 janvier, « Le cancer, c’est la faute à pas de chance », pour BBC News « Most cancer types just bad luck », pour Le Soir (Belgique) « De nombreuses formes de cancers sont dues à un manque de chance ». Le buzz est mondial avec pas moins de 150 articles sur le même sujet sensationnel référencés à la une de Google dans les jours qui suivent et qui vont à l’encontre de toutes les politiques de prévention.

Si 70% de ces articles sont plus ou moins des copier/coller de dépêches, certains journalistes prennent la peine d’interviewer des experts (INCA, INSERM, Gustave-Roussy etc). Que disent-ils ? L’un parle de prévention, l’autre de dépistage, un autre encore de nutrition ou d’exercice physique, mais on ne trouve pratiquement pas d’éclairage général sur l’article de Science. On peut observer, 48h plus tard, que bien peu de journalistes et d’experts ont lu la publication dans son intégralité, à l’exception par exemple de quelques titres, comme Sciences et Avenir qui, le 2 janvier, s’interroge : « Le cancer serait dû à un manque de chance, vraiment ? », The Guardian ou encore Le Monde qui, très mobilisé, publiera bon nombre de Tribunes sur le sujet.

Et sur les réseaux sociaux ? Aux Etats-Unis, les réactions de la communauté scientifique sont nombreuses et immédiates. En France, sur Twitter et Facebook, et pour la grande majorité, seuls les titres des articles parus dans les médias sont partagés et ce sont les malades qui s’expriment sur les fils de discussion de Doctissimo et L’Obs se demandant si on les prend au sérieux en véhiculant de tels messages.

Un communiqué de presse de l’OMS le 13 janvier stoppe la dérive

En France, la Fondation Arc va publier un communiqué de presse décryptant l’information le 6 janvier et il faut attendre le 13 janvier la riposte officielle de l’OMS : « Non, la plupart des cancers ne sont pas dus à la malchance ». Ce même jour, la journaliste scientifique réputée de Science, va faire son mea-culpa sur le site de la revue. C’est à ce moment, attitude assez rare, que les médias vont revenir sur l’article de Science pour dénoncer sa médiatisation, remettre l’étude dans son contexte et rappeler les règles essentielles de prévention.

« Publish ou perish »

Alors, pourquoi Science a-t-il titré en Une : « Are most human cancers due to bad luck ? » - ce type de titre correspond plus à celui d’un magazine grand public qu’à celui d’une revue scientifique – et a ainsi déclenché un buzz mondial ? Il faut savoir que les deux auteurs de l’article incriminé, dont l’un est nobélisable, travaillent à la prestigieuse université Johns Hopkins et qu’ils ont des impératifs de notoriété - « publish ou perish » selon l’adage américain bien connu -, de classement et de budget. Plus un auteur et son université sont cités, plus la revue est citée, plus l’article est cité et plus ils sont en bonne place dans les classements, comme celui de Shanghai pour les universités, lesquels classement sont purement quantitatifs.

L’Observatoire de l’Information de Santé pour intervenir rapidement lors de dérives médiatiques

En conclusion, quelques observations propres à la France. On note une absence de position commune de la communauté scientifique et un manque de réaction coordonnée des autorités et institutions, absents également sur les réseaux sociaux et sur Internet ; ils auraient pu rappeler sur leurs sites Internet, puis revenir avec pédagogie sur les règles essentielles de prévention. On observe également l’absence totale de modalités pour intervenir, voire stopper ces dérives médiatiques, d’où l’idée de Stéphanie Chevrel de créer l’Observatoire de l’Information Santé** avec le soutien de la Chaire santé de Sciences-Po. Cette plateforme Internet propose près d’une centaine d’interviews d’acteurs de l’information et de la communication ; son compte Twitter @obsinfosante est destiné à fédérer tous les acteurs pour intervenir rapidement et avec fiabilité dans des cas de dérives tels que celui-ci, en diffusant par exemple rapidement les décryptages des journalistes scientifiques. Stéphanie Chevrel conclue sa présentation par une question : « mais on fond, dans cette dérive médiatique, qui s’est finalement soucié du principal intéressé - le malade ? »

 

Table ronde

Est-il nécessaire d’être un scientifique (médecin, pharmacien etc) pour parler des sujets qui concernent la santé au sens large ?

Claudine Proust : « C’est une question qui se pose dans le milieu des journalistes scientifiques devant l’emballement des informations de santé. Pour moi, la question se pose moins : il n’est pas plus nécessaire d’être footballeur pour écrire des articles sur le foot que médecin pour écrire sur la santé, à condition que le journaliste fasse son métier de manière professionnelle (vérifier les sources etc). C’est même quelquefois un avantage de ne pas être médecin car en posant des questions naïves – celles que le lecteur qui n’y connaît rien se pose – à tel ou tel spécialiste, on s’oblige à être simple et clair ».

Marc Gozlan : « Rien n’y oblige, mais cela peut aider. Cela dit, quand bien même on est médecin de formation, ce qui est mon cas, nous n’avons pas la science infuse. Une excellente journaliste santé canadienne, qui a un backgroud d’économiste, et n’est donc ni médecin, ni scientifique de formation, dit : « Quand j’écris un papier, je mets autant d’application, de rigueur et d’honnêteté intellectuelle que lorsqu’un médecin rédige une ordonnance. Je n’ai pas droit à l’erreur, en principe ». Tout cela pour dire que tout journaliste doit travailler, travailler et encore travailler ».

Sandrine Cabut : « Je pense que la rigueur et la curiosité sont primordiales. J’ai beau avoir fait médecine, sur certains sujets, je suis aussi ignorante qu’un journaliste non médecin ».

Le métier de journaliste santé a beaucoup changé car il y a un emballement de l’information provoqué par les nouveaux médias, les réseaux sociaux, la masse de l’information qui provient du monde entier. Comment arrivez-vous encore à hiérarchiser l’info et vérifier vos sources ?

Sandrine Cabut : « Au Monde, nous travaillons sous embargo, donc dans un relatif confort, et nous pratiquons une veille des grandes revues scientifiques et médicales, ce qui nous permet de planifier, de faire un pré-choix de sujets avec les conseils de scientifiques, de juger de leur importance. Mais le problème reste l’accélération de l’information qui oblige les journalistes à travailler très vite sur des thèmes complexes ».

Marc Gozlan : « Les choses ont changé en 1996. Avant, on recevait les éditions papier de Nature, Science, Cell, PNAS, The Lancet ou le New England Journal of Medicine, on screenait, on dépouillait les sommaires papier ou que nous recevions par fax et on voyait ce qu’il fallait traiter sans trop de pression de temps. Et en 1996, arrive EurekAlert!, un site mis en place par l’AAAS***. C’est une plateforme, sorte de guichet unique, où tous les journalistes accrédités auprès de cet organisme s’inscrivent pour avoir accès aux articles sous embargo, 48h avant qu’ils soient publiés dans des revues scientifiques de très haut niveau et à très fort impact. On dispose donc (d’un peu) de temps pour interroger des experts et inclure leurs propos dans nos articles. Mais, simultanément, on nous mâche le travail, cela revient à nous dire : ne screenez plus les sommaires, on l’a fait pour vous et en plus, on a résumé l’article – ce qui a pour effet de nous soumettre à une forte pression. Sous-entendu, si une étude n’est pas dans EurekAlert!, c’est parce qu’elle n’est pas forcément intéressante, alors qu’il peut au contraire nous sembler pertinent et utile d’en parler. Cette situation a empiré par la multiplication des sites qui diffusent ce qu’ils veulent (parfois non adossés à un organe de presse) et qui font le buzz. Mais le buzz est-il une raison suffisante pour en parler à notre tour ? Non, il faut alors savoir résister à la pression de certains rédacteurs en chef. Plus grave est la confusion que peuvent créer certaines dépêches, notamment celles de l’AFP, qui seront copiées/collées par de très nombreux médias (notamment par des sites web lambda) et diffuseront erreurs et/ou approximations instantanément et dans le monde entier ».

Existe-t-il un journalisme d’investigation dans la santé ?

Sandrine Cabut : « Faire de l’investigation, c’est important, il faut distinguer faire sérieusement son travail – vérifier les infos, les rendre intelligibles, donner plusieurs points de vue… - et les ‘’vraies’’ investigations qui permettent de faire émerger des dossiers de santé publique – scandales ou autres. »

Marc Gozlan : « Parfois, le traitement approfondi d’un sujet peut être biaisé par les croyances, les présupposés du journaliste. Un exemple, avec la e-cigarette, sujet extrêmement médiatique, dont certaines études médicales dénoncent des effets toxiques au moins aussi puissants que ceux du tabac. Là, des journalistes prétendument médico-scientifiques s’insurgent contre certains articles et critiquent sans vergogne la méthodologie des conditions d’expérimentation. On aimerait que ces journalistes-là, souvent vapoteurs eux-mêmes, soient aussi critiques sur bien d’autres sujets ».

Est-il exact que la PQR semble moins pratiquer d’enquêtes d’investigation ?

Claudine Proust : « Il n’y a pas, ou peu, de journalistes santé dans la PQR, donc celle-ci a tendance à faire du copier/coller. Il faut savoir que dans beaucoup de rédactions, on confie le travail à de jeunes journalistes touche-à-tout – web, papier, caméra ».

 

Prenons l’affaire du Mediator. C’est un médecin, Irène Frachon, qui a révélé le scandale, pas un journaliste. Est-ce souvent le cas ?

Sandrine Cabut : « Si l’on évoque les tobacco papers et les Monsanto papers, qui sont des dossiers à la fois scientifiques et politiques, les journalistes ont avec des médecins, des chercheurs… contribué à faire émerger ces sujets et le poids des conflits d’intérêt en dehors d’un cercle restreint ».

Marc Gozlan : « Beaucoup de journalistes ont fait leur travail à propos de l’affaire Biotrial, l’essai clinique mortel de Rennes, bien avant que les autorités sanitaires émettent leurs rapports ».

« Dans l’affaire du sang contaminé, c’est une journaliste, Anne-Marie Casteret, à l’Evénement du Jeudi, qui sera la première à parler du scandale », ajoute Stéphanie Chevrel.

 

La qualité, ou plutôt la non-qualité, des communiqués de presse est souvent rappelée…

Marc Gozlan : « C’est la plaie de notre métier. Je parlais des approximations des dépêches de certaines agences de presse, mais que dire des press releases ? Les universités, françaises et anglo-saxonnes, et autres organismes ont un tout autre agenda que le nôtre, car ils mettent en avant les intérêts financiers, des enjeux de notoriété, des créations de startups, des valorisations en bourse. Combien de communiqués de presse présentent l’inverse des conclusions d’une étude scientifique ou ne reprennent qu’une partie de l’étude pour faire le buzz ? Ce qui est évidemment le but des communicants. C’est ce qu’on observe parfaitement dans le cas de la dérive présentée par Stéphanie Chevrel. Il faut aussi reconnaître que dans les articles scientifiques, il existe une dérive de vocabulaire où les termes de « première, sans précédent, amazing, nouveau », se multiplient. Des chercheurs essayent de vendre, littéralement, leurs articles. Mais ne désespérons pas le lecteur, il faut lui dire la vérité, ce qui suppose beaucoup de travail de la part des journalistes scientifiques ».

Denis Briquet pour la FNIM  

 

*Analyse de plus de 200 retombées médias, articles, TV, radio et blogs, forums, réseaux sociaux, françaises et anglo-saxonnes, de janvier à décembre 2015, agrémentée de 14 entretiens de journalistes, directeur d’école de journalisme, sociologue des médias, responsables éditoriaux d’éditions scientifiques, et de patients, de cancérologues et de la Fondation ARC.

Publication : Cancer et hasard. Une dérive médiatique passée au crible, Stéphanie Chevrel, Les Tribunes de la Santé, 2016/4 (n° 53), Presses de Sciences-Po.

**www.observatoiredelinfosante.com et @obsinfosanté #InfoSanté

***Association américaine pour l’avancement des sciences, fondée en 1848 et basée à Washington.

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