A l’initiative de la FNIM et avec le soutien du SPEPS, l’institut BVA, partenaire de la FNIM, a mené une enquête sur les pratiques médicales concernant l’information auprès de 200 médecins généralistes et spécialistes*. Où l’on constate que le basculement vers le digital est devenu un acte courant, mais aussi, entre autres constats, que les laboratoires pharmaceutiques restent les principaux vecteurs de l’innovation médicale. Les résultats ont été délivrés par Odile Peixoto, directrice de BVA santé et commentés par Jean-Marie Charon, sociologue et Yohan Saynac, médecin généraliste. Les débats étaient animés par Alain Trébucq, vice-président de la FNIM, Nicolas Bohuon, et Pierre-Henry Fressingeas, président de la FNIM.
Les résultats, par Odile Peixoto
« Nous avons identifié, entre autres résultats, 5 grands éléments. Premier élément, surtout sensible chez les MG : la féminisation de la profession. Or, les médecins femmes manifestent plus que les médecins hommes un véritable tropisme pour les outils numériques. Ainsi, 44% des MG femmes s’informent sur les sites internet des autorités de santé, mais aussi les webinars** et les CR de congrès, contre seulement 18% des MG hommes. Inversement, les femmes montrent nettement moins d’appétence pour la visite médicale (19%) que les hommes (48%) ainsi que pour la presse médicale d’information : un petit 4% pour les premières contre 35% pour les seconds ».
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Jean-Marie Charon : « Incontestablement, depuis plusieurs années, l’utilisation des supports numériques a beaucoup évolué chez les femmes : certains sites d’information générale (Le Parisien, L’Express, France TV etc) sont plus consultés par les femmes, mais aussi les réseaux sociaux tels que Instagram, Snapchat ou Pinterest où la dimension visuelle est très importante. Autre aspect : les femmes utilisent majoritairement internet pour des démarches utiles ou administratives (par exemple Ameli). Parmi les femmes jeunes (15-34 ans), 72% se servent du mobile, mais aussi la tablette, pour faire de la recherche internet – une proportion plus marquée que chez les hommes ».
Yohan Saynac : « Dans notre formation étudiante, une part importante est liée à la lecture des articles, à la nécessité d’une information indépendante. Le relatif manque d’intérêt pour la VM (chez les femmes) découle d’une exigence d’indépendance des département de MG (on ne reçoit pas les délégués médicaux en présence des internes). On insiste beaucoup sur le fait de se forger une vision critique, sur la différence entre innovation et progrès ».
Résultats (suite)
Odile Peixoto : « Second élément : la bascule vers le digital est actée par les médecins dans leur pratique quotidienne. Dans le détail, on observe que plus le praticien est jeune, plus la part des supports digitaux consultés augmente (69% pour les moins de 35 ans contre 48% - tout de même - pour les plus de 55 ans). Pourquoi ce succès du digital ? Parce que l’information numérique est instantanée et disponible à tout moment tant sur l’ordinateur professionnel que sur le smartphone. Mais cette information est-elle si simple à gérer pour les médecins ? Ces derniers ont pointé deux problèmes. D’abord la surabondance d’informations disponibles (une sorte d’ « infobésité ») fait naître une anxiété : « dans cette masse d’infos, s’interroge le médecin, n’ai-je pas raté un renseignement crucial ? ». Ensuite, le médecin, qui fait face à un patient lui-même informé ou mal informé (fake news), se trouve parfois désarmé ».
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Jean-Marie Charon : « Les publics les plus jeunes (18-24 ans) s’informent par leurs supports mobiles dans au moins 1 cas sur 2. L’étude sur les pratiques culturelles de Français menée il y a 20 ans montrait que 20% des 18-24 ans fréquentaient l’information print ; 10 ans plus tard, ils ne sont plus que 10%. Une enquête initiée par La Croix cette année fait chuter la proportion à… 0% ! Ceci pose des questions sur l’avenir de l’information générale (d’actualité) transmise par le print. En revanche, l’imprimé est voué à changer d’utilisation : l’information spécialisée serait moins menacée que l’information générale. On observe aussi que chez les jeunes éduqués (2ème et 3ème cycle), on utilise le numérique pour approfondir l’information. Enfin, face à la masse d’informations, le rôle des éditeurs numériques est d’une part, de sélectionner et hiérarchiser les contenus, d’autre part de pratiquer les alertes. L’enjeu pour les éditeurs est de trouver des pôles d’intérêt, des thématiques qui accompagnent des communautés tels que les médecins (MG, MS, étudiants en médecine) ».
Yohan Saynac : « Il y a quatre points qui me semblent essentiels : la rapidité d’accès à l’information (par exemple l’accès à la HAS est très simple et ergonomique), la pertinence, la confiance (garantie de fiabilité de l’information) et la facilité de classement. Quant aux deux formes, digital et print, elles correspondent à ma pratique : en consultation, j’ai besoin de la vitesse du digital ; en formation, durant le week-end par exemple, je privilégie le papier car je déteste lire des articles longs sur écran (dans ce dernier cas, même les étudiants préfèrent le papier). Les deux supports sont donc complémentaires dans ma pratique quotidienne ».
Résultats (suite)
Odile Peixoto : « Troisième élément : les jeunes médecins privilégient un système de santé plus collaboratif. Outre la consultation de recommandations sanitaires qui est le lot de tout médecin, les jeunes praticiens sont avides de partage d’expérience et de coopération (développement des maisons de santé, communautés de praticiens, parcours de soin etc). 86% des médecins interrogés ont été confrontés à une information qui les a conduits à changer de pratique au cours des 12 derniers mois. Quelle information ? Celle de la presse bien sûr pour 5 à 6 médecins sur 10, tous supports confondus, mais juste après, le premier vecteur d’information est un laboratoire pharmaceutique pour les plus de 55 ans, une société savante pour les 45-54 ans et un confrère pour les moins de 45 ans. Plus en détail, on note une complémentarité des sources : médias d’information ou de formation print ou digital, mais aussi media de formation médicale sur support digital (pour 33% des moins de 45 ans) ou encore une autorité sanitaire (pour 24% des moins de 45 ans contre 8% pour les plus de 54 ans). On retiendra aussi qu’il n’y a pas de rejet de l’industrie pharmaceutique de la part des plus jeunes (un tiers la cite comme vecteur d’information) ».
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Yohan Saynac : « Les médecins ne veulent plus s’installer seuls, ne veulent plus exercer de manière isolée. Un outil comme les CPTS*** nous permet de travailler ensemble sur un bassin de population. Cette volonté de travail commun amène aussi à recréer du lien entre médecins sur un territoire, ce qui offre la possibilité de faire de la formation, puisque la FMC dispensée par les labos semble passée de mode. Concernant les sources d’information, aujourd’hui on a beaucoup d’incitation aux groupes d’échange de pratiques et aussi à l’activité de maître de stage universitaire (9000 actuellement) pour les MG. Cette activité a un grand intérêt, celui de se remettre en cause grâce aux interrogations et aux regards critiques que peuvent avoir les internes que l’on forme. Par ailleurs, on assiste au développement d’une médecine défensive qui cherche à se couvrir de la menace de procès – lesquels ne sont pas si fréquents qu’on le pense – et donc la formation continue est d’autant plus importante ».
Résultats (suite)
Odile Peixoto : « Quatrième élément : les laboratoires pharmaceutiques restent le principal canal d’information médicale, derrière la presse, tous supports confondus. Mais la relation médecins/labos est un encore ambiguë : pour 54% des médecins interrogés, le labo est un pourvoyeur d’informations purement commerciales et sans intérêt pour le patient, opinion notamment partagée par les MG à hauteur de 64 % d’entre eux. La « visite couloir » est particulièrement visée chez les jeunes générations. Mais le laboratoire reste le premier support de l’innovation médicale, en particulier chez les MS (pour 45% d’entre eux ; au second rang, on trouve la société savante). Une remarque : on voit poindre le patient comme vecteur d’information chez les MG (9% d’entre eux) ».
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Yohan Saynac : « Il faudra réinventer la VM pour atténuer la méfiance qui s’est installée entre les labos et les MG. Il faut restaurer la confiance par la qualité de l’information délivrée : il est assez désagréable de perdre du temps de pause à écouter une information orientée. Les MG ont d’abord besoin d’informations qui ont un impact sur leur activité ».
Résultats et conclusion
Odile Peixoto : « Dernier élément : le patient hyper-informé devient un nouvel influenceur. On constate que la majorité des médecins sont amenés à s’informer sous l’impulsion de leurs patients. Ainsi 97% des médecins cherchent de l’information suite à la demande d’un patient et cette recherche concerne 13% de leurs consultations. Cette recherche a pour finalité de rassurer les patients.
En conclusion, l’information médicale devient horizontale avec l’émergence des échanges avec les confrères ou des réunions de staff à l’hôpital. Parallèlement, la VM en face à face et la presse médicale de formation régresse chez les jeunes. Enfin, toujours chez les jeunes (jusqu’à 54 ans), les congrès, colloques et réunions ainsi que les publications scientifiques restent les principaux vecteurs de la transmission horizontale de l’information ».
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Yohan Saynac : « Un patient impliqué dans le processus décisionnel adhère mieux au traitement proposé. Mais cela demande au médecin de changer sa posture, d’écouter plus. L’information apportée par le patient, on la vit au quotidien, et c’est un progrès (voir à ce sujet la synthèse de la matinale du 24/10 consacrée au patient-expert), même si avec notamment la question de la vaccination, on a parfois du mal à faire changer d’opinion des patients convaincus par la théorie du complot ».
Jean-Marie Charon : « Il y a une évolution rapide d’un mode de recherche d’information vertical vers un mode horizontal. Une étude récente de Médiamétrie sur ce sujet montre que 71% des 15-24 ans s’informent par les réseaux sociaux ou les moteurs de recherche. Le principal effet est que cette attitude met complètement à plat des sources très différentes et donc pose la question de la fiabilité des sources. On s’est aperçu aussi que les personnes qui s’informent de cette manière ont beaucoup de mal à identifier leurs sources ou confondent des sources médias et hors médias. Des informations du Gorafi, parodie du Figaro, ont été prises au pied de la lettre… Il y a aujourd’hui un enjeu central pour les médias qui doivent reprendre la main en s’identifiant clairement et qui doivent redevenir synonymes de références ».
Propos recueillis par Denis Briquet
*Etude menée du 27/9 au 7/10/2018. 200 questionnaires on line adressés à un échantillon représentatif de 200 médecins dont 91 MG et 109 MS.
**Séminaires web.
***Communautés professionnelles territoriales de santé (issues de la loi de 2016)