de gauche à droite : Eric Phélippeau - FNIM / Danielle Villedieu - Interaction Healthcare / Gilles CAHN - SPEPS - John Libbey / Pr Emmanuel Andrès
Concrètement, comment fonctionne la télémédecine expérimentée par les professionnels de santé ? Telle est la question, fondamentale, qui a été posée à un praticien hospitalier, pionnier dans ce domaine, le Dr Emmanuel Andrès*, lors de notre dernière matinale du premier semestre 2016.
Une approche pragmatique
« Mon approche du sujet de la télémédecine se veut aujourd’hui très pragmatique : qu’attendent les praticiens de terrain des nouvelles technologies que l’on regroupe autour du terme de e-santé ? Que pouvons-nous faire de concret ? Beaucoup d’expériences ont été menées, de l’argent a été investi dans ce secteur, mais dans l’exercice de la médecine au quotidien, il reste encore beaucoup à faire. Par ailleurs, lorsque l’on veut passer du domaine académique à des applications pratiques avec création de société, cela pose un réel problème car il n’y a pour l’instant pas de modèle économique robuste, et cela explique que les multiples expériences d’e-santé restent sous forme de projets ou de recherches ».
Une histoire ancienne…
« Il y a une quinzaine d’années, Alcatel, qui avait un centre de R&D à Strasbourg s’est intéressé à la e-santé avec le projet de réaliser un stéthoscope électronique en s’appuyant sur la technologie des télécoms. Alcatel s’est tourné vers les professionnels de la santé de la région et nous avons développé un projet de stéthoscope électronique qui communique avec l’environnement et qui a la particularité d’être « intelligent » : il est en effet capable d’analyser les sons pulmonaires ou cardiaques, et surtout il peut visualiser les sons et ainsi offre des informations supplémentaires. Malheureusement, pour des raisons de choix stratégiques propres à Alcatel Lucent, cet outil en est resté au stade de prototype (mais il semble que Alcatel Lucent s’intéresse à nouveau à la e-santé…). Cette expérience a été emblématique car elle a été un modèle de collaboration entre une entreprise et des professionnels de santé ; en outre, elle a donné de bons résultats : avec le stéthoscope électronique, des étudiants en médecine de 4ème ou 5ème année délivrent un bon diagnostic (grâce à « l’image » du son) dans 9 cas sur 10 dans le domaine cardiaque ».
Un télésuivi médical efficace
« Traditionnellement, la médecine, tout au moins en France, était centrée sur le traitement de l’urgence au détriment de la prévention. Or on assiste actuellement à la mobilisation des énergies des professionnels de santé et de toutes les ressources médicales en faveur de la gestion des pathologies chroniques. Par exemple des diabétiques mal équilibrés, des personnes anémiées, des malades du cancer. Dans mon service, 90% des patients qui arrivent aux urgences souffrent de pathologies chroniques décompensées. Parmi celles-ci (diabète, obésité, problèmes respiratoires tels la BPCO), il y a l’insuffisance cardiaque sur laquelle on s’est penché particulièrement, l’idée étant de tester une télémédecine qui a un sens et une réelle utilité pour les patients. Notre objectif est que ces patients soient traités non pas à l’hôpital mais en ville, dans leur environnement quotidien : la télésanté doit être une aide aux parcours de soins, à la mise en place des réseaux de PS et au partage de l’information.
Projets passés et futurs
« Lancé en 2011, le projet E-care vise à la télésurveillance des insuffisants cardiaques (IC), soit 1,5 million de patients et 150 000 nouveaux cas/an. L’idée était de détecter très en amont (7 jours) les signes de décompensation cardiaque pour éviter une hospitalisation en urgence (œdème pulmonaire par exemple). C’est un grand challenge pour les PS car l’IC est la cause d’hospitalisation la plus fréquente chez les plus de 65 ans, d’où un coût considérable pour la société, sans parler du taux élevé de mortalité. Or avec E-care, on arrive à détecter les signes annonciateurs d’un accident- difficulté à respirer, douleurs thoraciques, prise de poids, œdème dans les jambes - grâce à des outils connectés simples (tensiomètre, pèse-personne, saturomètre, thermomètre reliés en blue tooth à une tablette), mais sans être intrusif pour que chaque patient, qu’il ait 40 ans ou 85 ans, puisse se les approprier. Une fois détectés les signes avant-coureurs d’un accident grâce au monitoring (l’intelligence artificielle autorise un suivi personnalisé) sur le lieu de vie, une alerte est envoyée au médecin traitant ou à une plateforme dédiée afin d’agir rapidement. Mais ce projet ne fonctionne que si les PS jouent le jeu : en effet, l’un des grands problèmes de la e-santé, c’est le manque de coordination entre les PS. Par ailleurs, les clés de la prévention sont d’une part l’observance - s’il y a alerte, le système revient automatiquement vers le patient pour vérifier la conformité de la prise de médicaments - et d’autre part l’éducation thérapeutique (exercice physique, régime). E-care a été expérimenté au CHU de Strasbourg sur 180 patients pour valider l’ergonomie avec les patients, les PS, le personnel soignant, et aussi dans le but de rendre le système à la fois robuste et évolutif. Les résultats sont très encourageants : aucun patient décompensé au plan cardiaque n’a échappé au système d’alerte.
Le projet INCADO (Insuffisance cardiaque à domicile), proche du précédent, équipe 100 patients à domicile et les suit au moins pendant un an pour obtenir des données médico-économiques : s’il est clair que ce système génère plus de consultations, ou de déplacements du personnel soignant, en revanche on fait des économies substantielles sur les jours d’hospitalisation. A titre d’exemple, nous avons détecté des signes avant-coureurs de décompensation cardiaque chez une patiente âgée de 80 ans 7 jours avant la crise proprement dite.
Quatre autres projets de télémédecine dans l’IC sont en cours d’expérimentation en France : SCAD (Suivi Cardiologique à Distance, CHU de Caen, Pr Grollier) ; PIMP’s (Plateforme Interactive Médecins Patients Santé, CH Pontoise, Pr Jourdain) ; OSICAT (Optimisation de la Surveillance Ambulatoire des IC, CHU de Toulouse, Pr Galinier/Pr Pathak) ; MEDIC (Monitorage Electronique à Domicile de l’IC, Franche-Comté, groupe REUNICA Domicile et GMC-Solutions Santé).
Toujours dans le domaine de l’IC, la CPAM a développé le programme PRADO en partenariat avec la SFC : avant que le patient hospitalisé rentre chez lui, un conseiller de la CPAM, en collaboration avec le médecin traitant, lui fait des recommandations. Neuf régions sont concernées. En Alsace, nous sommes en train d’alimenter PRADO par notre plateforme E-care.
Au-delà des pathologies chroniques, le projet Repose (Réhabilitation post-opératoire sécurisée) s’intéresse au retour à domicile après un acte chirurgical. Le projet est développé à l’hôpital de Hautepierre à Strasbourg et concerne 2500 patients opérés pour un cancer colorectal (Sce du Pr Rohr). Durant l’hospitalisation, on essaye de déterminer quels sont les malades susceptibles de rentrer chez eux sans risque et on étudie au sein de l’établissement leurs mouvements (par un actimètre), leur sommeil. Avec ces critères, on sélectionne les patients et lorsqu’ils quittent l’hôpital, ils rentrent avec une petite mallette qui contient des capteurs. Au bout de 15 jours, ils revoient le chirurgien, lequel recueille les données des capteurs.
Enfin, le projet E-care HAT développe un chariot mobile connecté pour la surveillance des constantes en EHPAD. Ce chariot comporte une balance, un tensiomètre, un thermomètre et un oxymètre, tous connectés, ainsi qu’une tablette connectée. Il s’agit d’une application innovante pour faciliter le travail des infirmières et détecter des situations à risque chez les résidents.
Reste maintenant à passer des projets** à l’industrialisation, donc à déterminer un modèle économique, et à trouver des financements.
Denis Briquet pour la FNIM
*Professeur de médecine interne (faculté de Médecine, Université de Strasbourg, Chef de service médecine interne, diabète et maladies métaboliques au CHRU de Strasbourg, Président du Conseil scientifique des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg).
**Les partenaires du projet E-care : Hôpitaux universitaires de Strasbourg, Université de Technologie de Belfort-Montbéliard, CENTICH, NEWEL, ARS Alsace, Fondation de l’Avenir, Mutualité Française, Ligue Nationale de Basket, Investissements d’Avenir.