Pour clore brillamment le premier semestre de ses matinales, la FNIM a reçu un orateur de marque, le Dr Laurent Alexandre, (twitter : @dr_l_alexandre) fondateur de Doctissimo, président de DNAVision* et auteur de l’ouvrage La mort de la mort (JC Lattès), qui s’est livré à un vertigineux exercice de prospective dans le domaine de la santé.
« On assiste actuellement à une explosion du volume de données par patient liée à deux innovations : la génomique et la biologie moléculaire (un séquençage ADN représente 3 milliards d’informations par patient), et l’internet des objets (multiplication des capteurs générant de nombreuses données). Cette explosion des données entraîne une redistribution complète de la valeur. Ainsi on observe une montée en puissance des acteurs de la Silicon Valley au détriment des acteurs traditionnels de l’industrie médicale. Ces nouveaux acteurs – dont Google - qui entrent dans le monde de la santé ont pour caractéristiques d’être plus agiles, plus puissants financièrement et d’employer des cadres jeunes. L’industrie pharmaceutique, elle, assiste impuissante à la baisse de valeur des médicaments et au recul, parfois considérable (Pfizer) de son CA : d’un point de vue stratégique, elle n’a rien inventé depuis des dizaines d’années. Cet effondrement de l’industrie pharmaceutique d’une part, le développement de la quantité de données dans la santé d’autre part, incite à voir le monde à l’envers ou à renverser le paradigme classique ».
Caractéristiques du nouveau paradigme de la santé
1) Arrivée de la médecine NBIC basée sur les nanotechnologies, les biotechs, l’informatique, la cognitique (intelligence artificielle, robotique, sciences du cerveau). L’acteur principal du monde de la santé s’appelle désormais GAFA, acronyme pour Google-Apple-Facebook-Amazon. Avec le séquençage (par exemple d’une tumeur), on obtient des milliards d’informations que le médecin ne peut pas traiter : seul un système expert tel que Watson (IBM) y parvient et en une fraction de seconde.
2) Mondialisation de la santé : comme les algorithmes médicaux coûtent des milliards de $, il est inévitable de les appliquer partout à très grande échelle.
3) Le choc des « barbares » GAFA : le monde de la santé va subir un bouleversement identique à celui que la start-up californienne Uber** fait subir à la profession de taxi. Certes, le monde la santé est plus réglementé, plus complexe que celui des taxis. Mais le choc est là. La vieille industrie de la santé, qui vit sur une rente de situation, qui n’innove plus depuis 30 ans, va devoir affronter des acteurs jeunes, puissants et qui rémunèrent généreusement leurs cadres.
4) Faire reculer la mort : pour la première fois dans l’histoire de la médecine, des entreprises se donnent pour objectif de faire augmenter l’espérance de vie d’individus en bonne santé. Jusqu’à présent, on visait à guérir des maladies, à réparer les vivants. Une société comme Google veut tuer la mort et poursuit l’objectif d’augmenter d’ici 20 ans l’espérance de vie de 20 ans. La création de Calico*** par Google obéit à trois raisons :
- tous les dirigeants de Google sont des transhumanistes (courant de pensée californien qui se fixe trois missions, tuer la mort, développer une IA supérieure à l’intelligence humaine, brancher l’IA sur le cerveau),
- l’explosion des volumes de données médicales fait penser à Google qu’il est le meilleur pour faire de la médecine puisqu’il est le meilleur dans le domaine du data management,
- enfin, les NBIC arrivent à maturité.
5) Les trois vagues technologiques en cours :
- Hybridation avec des composants électroniques : cœur artificiel, implantation de bras bioniques, ou encore la lentille Google qui mesure en continu le taux de glycémie et l’envoie vers des serveurs dédiés.
- Ingénièrie du vivant : modifier l’ADN, régénérer les tissus à partir de cellules souches, créer des tissus entiers (rétine artificielle produite en éprouvette à partir de cellules souches, morceaux de cerveau issus de cellules de peau). Le « cerveau in vitro» pose bon nombre de questions éthiques : aura-t-il des droits ? Pourra-t-on brancher en batterie ce genre d’organe ?
- Nanotechnologies à l’horizon 2025.
La médecine personnalisée
« Le coût du séquençage individuel s’est effondré : de 3 Mds de $, on est passé à 1000 puis bientôt 100. En 2014, le cap du million de personnes séquencées va être dépassé. Si personnaliser la médecine à partir de l’ADN, par exemple en dépistant des mutations ou en appliquant la thérapie génique (mucoviscidose, myopathie), ne pose pas de problèmes éthiques, en revanche la sélection des embryons ou le séquençage complet des fœtus en posent : va-t-on pratiquer des IVG parce que l’analyse ADN montre un fœtus à faible QI ou une future taille adulte très inférieure à la moyenne ? Le problème du séquençage est qu’il sera très difficile d’empêcher les parents, voire les Etats, de faire de l’eugénisme intellectuel positif (en Chine, il existe déjà un programme d’eugénisme positif), à savoir de sélectionner les « bons » embryons. A l’horizon 2025, fabriquer 1000 embryons, les séquencer et choisir le « meilleur » sera chose aisée ».
Quel modèle économique pour la pharmacie ?
« L’algorithme est désormais le cœur de la valeur puisque c’est lui qui détermine le traitement à suivre et dans les états-majors des laboratoires, on l’a bien compris. A cause du déluge de données, le système de santé va devoir se réorganiser entièrement, or personne n’y est préparé. De même, la rente de l’industrie pharmaceutique est à terme menacée. Qui sera le prochain maître de la valeur ? Google, peut-être, mais il y a aussi d’autres acteurs. Demain, les systèmes experts type Watson, dont la puissance n’aura cessé de croître, vont marginaliser les praticiens. Alors qui va manager toutes ces données générées par les systèmes experts ? Réponse : d’autres systèmes. Il est clair que le smart phone sera le stéthoscope du XXIème siècle. Nous aurons des capteurs sur tout le corps qui enregistreront des millions d’informations en continu sur les variables biologiques. Les prochains i-phone intégreront de plus en plus de capteurs médicaux, y compris des mini spectromètres de masse pour mesurer les composants chimiques de n’importe quel objet. Il y aura des corrélations de data mining inattendues : quand à partir d’un smart phone on va pouvoir mesurer la totalité des protéines qui nous constituent, on déterminera que tel rapport de milliers de protéines entre elles prédisent un infarctus à court terme, que telle configuration du protéome prélude à l’apparition d’un Alzheimer. Or, cette révolution se développe en dehors de la pharmacie traditionnelle, pour ne pas dire contre elle ».
Le siècle du cerveau
« L’éducation, la santé, l’informatique et les neurosciences vont fusionner à cause de… Google. Dans les décennies qui viennent, l’éducation et la médecine ne vont plus faire qu’un. L’industrialisation des tâches intellectuelles est liée aux progrès réalisés par l’IA, les systèmes experts à base d’algorithmes et les neurosciences. Or le point commun à tous les projets de Google (robotique, lentilles, Google glass, voiture sans conducteur, Androïd, Calico…), c’est le cerveau. Google, leader mondial des neurotechnologies, a pour objectif la maîtrise du cerveau et le développement de l’IA : l’un des projets de Google concerne la « conscience éternelle », autrement dit la capacité de télécharger la conscience sur des microprocesseurs de manière à conserver éternellement notre production cérébrale ; d’autres concernent le design des embryons (brevet déposé !) ou l’augmentation du cerveau par une fusion de l’intelligence biologique et artificielle (implants intra-cérébraux) d’ici 20 ans. Ainsi la pensée hybride est-elle pour demain. Logiquement, Google manifeste une sorte d’obsession pour la lutte contre la mort : à quoi sert d’augmenter nos capacités mentales si nous mourons jeunes ? D’où l’intrusion de Google dans l’univers de la santé et par conséquent la naissance d’un nouveau paradigme qui bouleverse les professions et industries traditionnelles. D’où enfin nombre de questions sociétales : quel sera le rôle de futurs neuropolice, neurojustice, neuromarketing, voire neurohacking (il est aujourd’hui possible de hacker un pacemaker) ? Si ces évolutions vertigineuses nous semblent, à nous adultes de 2014, monstrueuses, le resteront-elles pour les génération à venir ? Allons-nous inéluctablement vers une humanité 2.0 ? ».
Denis Briquet pour la FNIM.
*DNA Vision est un laboratoire spécialisé dans le séquençage et l’interprétation de l’ADN.
**Uber est un service de VTC (voiture de tourisme avec chauffeur) dans lequel Google a investi 258 millions de $ en 2013.
***Biotech créée en septembre 2013 et présidée par Arthur D. Levinson qui est aussi chairman de Genentech (racheté par Roche).