Place et rôle du lobbying dans les industries de santé
Dans le cadre de sa première matinale Open FNIM, un public nombreux est venu assister à une table ronde consacrée à la pratique du lobbying dans les industries de santé. Pour faire le point sur ce thème important, nous avions invité trois professionnels, fins connaisseurs du sujet : Dominique Amory, Partner Cabinet Nextep ; Bruno Erhard, directeur des Affaires Publiques et de la Communication, MSD France ; Thimoté de Romance, directeur associé, Anthenor Public Affairs. Le débat était animé par Alain Trebucq, Vice-Président de la FNIM.
Le lobbying en santé : le cas particulier de la France
Timothé de Romance : « En France, le lobbying repose sur un paradoxe : c’est une activité très décriée mais que tout le monde reconnaît comme nécessaire. Dans le cadre de l’univers de la santé, ce paradoxe est encore plus grand. Le lobbying est encore plus critiqué pour deux raisons : l’une, structurelle, qui a trait en propre à la santé en tant que premier bien public, l’autre, conjoncturelle, tient aux différentes affaires passées qui alimentent toujours les Unes des médias. Et pourtant, le domaine de la santé étant régulé, la discussion avec le régulateur, les pouvoirs publics, est naturelle et évidente. Enfin, en France, contrairement à ce qui se passe pour d’autres secteurs industriels, si un acteur de l’industrie de la santé, un laboratoire, cherche à rencontrer un parlementaire, cela reste compliqué ».
Bruno Erhard : « On compare trop souvent le lobbying à un groupe de pression qui agit dans l’ombre, parfois aux lisières de la corruption. En France, on n’a pas cette habitude de faire respirer le processus démocratique en tenant compte des différentes parties prenantes. De plus, le lobbying est extrêmement encadré (loi Bertrand, loi FCPA*). Par ailleurs, en France, le parlement joue un rôle secondaire par rapport au gouvernement - on le voit bien lors du vote de la PLFSS – et il devient très difficile de faire entendre sa voix : pas de concertation en amont, pas de dialogue entre l’administration et les parties prenantes ».
Dominique Amaury : « En France, l’intérêt général est représenté exclusivement par l’Etat et l’administration. Dès lors, l’intérêt privé se voit dévalorisé et ne peut être que catégoriel, ce qui contribue à dévaloriser les pratiques de lobbying qui défendent des intérêts privés où l’aspect financier est perçu comme prépondérant. Le secteur de la santé étant très régulé, tout ce qui concerne la santé se rapporte à des enjeux politiques et sociétaux, et donc l’interaction avec les pouvoirs publics joue un rôle de premier ordre. Mais ce qui complique la tâche du lobbyiste, de celui qui veut influer sur une décision, c’est la multiplication des acteurs (PS, associations de patients, pharmaciens, établissements de santé…) et la médiatisation. Alors, comment se faire entendre ? Il faut avant tout être éthique et tenter d’instaurer la confiance entre les acteurs ».
Comment les parlementaires français perçoivent-ils les lobbyistes ?
Bruno Erhard : « A Bruxelles, comme aux USA où la pratique du lobbying est organisée depuis les années 40, on ne peut pas concevoir une initiative prise par une institution européenne sans un dialogue en amont avec les parties concernées. Par ailleurs, on ne peut pas tout faire soi-même dans un secteur très régulé, très technique et où les parties prenantes sont très nombreuses : en tant qu’entreprise de santé, on a donc besoin de consulter des professionnels du lobbying. En France, du fait de la loi annuelle du financement de la sécurité sociale où les choses vont très vite (une seule lecture au parlement), si l’on souhaite rencontrer un parlementaire, il est généralement trop tard, même si ce parlementaire est convaincu par notre argumentation. Il est donc important de rencontrer des parlementaires à froid, hors urgence, entre deux lois structurantes, pour faire de la pédagogie et créer une relation de confiance ».
Timothé de Romance : « Le travail avec le parlement est en effet une œuvre de longue haleine. Il est très important de rencontrer les parlementaires lorsque l’on a rien à leur demander, plusieurs fois par an. En règle générale, les parlementaires ont plutôt une bonne vision du lobbying – même s’ils ne l’avoueront jamais publiquement - parce qu’ils manquent parfois d’expertise et souvent de moyens humains pour y pallier : le lobbying permet aujourd’hui de leur apporter des informations de manière à légiférer en connaissance de cause ».
Une entreprise de santé peut-elle se contenter du lobbying mené par son organisation professionnelle (LEEM, SNITEM) ?
Bruno Erhard : « Au sein du LEEM se trouve toute la palette des industries de santé : des laboratoires très innovants, d’autres dans l’OTC, dans les biosimilaires etc. Dans certains cas précis, il est quelquefois difficile de dégager une position commune. Si un laboratoire est concerné par une disposition, il faut qu’il joue sa propre carte en s’appuyant sur des cabinets de lobbying ».
Dominique Amory : « Il est exact qu’une organisation professionnelle comme le LEEM essaie de trouver des compromis. Par ailleurs, tous les laboratoires ne sont pas égaux devant les pouvoirs publics : l’administration a une mémoire, et la façon dont on la traite a une influence sur la façon dont elle va traiter en retour le laboratoire. Il est fondamental de construire une bonne image – et donc de la confiance - auprès des autorités et de la maintenir dans le temps car le timing (court) de l’administration n’est pas le timing (long) des industries de la santé. La difficulté est de faire rentrer dans un timing bref (parfois quelques mois) un timing long.
Timothé de Romance : « Il y a beaucoup de parties prenantes institutionnelles qui considèrent que la discussion doit se dérouler exclusivement avec la représentation collective. Il vaut donc mieux adhérer à un syndicat professionnel, surtout si l’entreprise de santé est de petite taille et n’a pas les moyens de s’offrir les services d’un cabinet. Il faut certes pouvoir travailler « en solo », mais il est tout aussi important que l’entreprise exerce une certain lobbying au sein même de son syndicat professionnel ».
Comment se faire accompagner ? Faut-il se tourner vers un cabinet généraliste ou un cabinet spécialisé ?
Dominique Amory : « Le cabinet généraliste apporte une autre dimension, mais le cabinet spécialisé dans la santé a l’avantage capital de la maîtrise technique, par exemple pour traiter la question du bénéfice/risque à laquelle on ne comprend plus rien, ou encore pour l’explication, complexe, du prix du médicament ».
Timothé de Romance : « L’avantage du cabinet généraliste est ce que j’appelle la fertilisation croisée : d’une part, travailler dans d’autres domaines nous permet d’obtenir des informations précieuses qui peuvent servir indirectement au secteur de la santé, d’autre part on peut s’inspirer de bonnes pratiques applicables à la santé. Par exemple, un domaine proche de la santé est celui de l’énergie : on s’y heurte aux mêmes barrières, à la fois techniques et politico-administratives ».
Bruno Erhard : « On ne choisit pas un cabinet de lobbying pour se faire ouvrir des portes, parce qu’il est relativement simple de rencontrer un interlocuteur, parlementaire ou autre. Alors, spécialiste ou généraliste ? Tout dépend des sujets à traiter, hyper pointu (par exemple, dossier de transparence ou fixation du prix du médicament) ou moins technique. N’oublions pas non plus que nous sommes contraint à lancer des appels d’offre ».
Les premiers lobbyistes ne sont-ils pas de nos jours les médias sociaux ?
Bruno Erhard : « Côté laboratoire, on ne peut être présent sur les réseaux sociaux comme d’autres entreprises d’autres secteurs industriels : la loi nous interdit de parler de nos produits. Contrainte supplémentaire : la pharmaco-vigilance avec l’obligation de remonter d’éventuels effets indésirables auprès du service compétent. Les réseaux sociaux ont une influence phénoménale, par exemple dans le domaine des vaccins, et malheureusement, nous n’avons pas les armes pour rééquilibrer les débats ».
Timothé de Romance : « Beaucoup de syndicats professionnels sont actifs sur les réseaux sociaux et il faut s’en servir ».
Dominique Amory : « Si nous n’avons pas de capacité forte sur les réseaux sociaux, les pouvoirs publics non plus… ».
Denis Briquet pour la FNIM
* Loi Foreign Corrupt Practice Act pour les entreprises américaines et celles, mondiales, cotées aux Etats-Unis. Cette loi est entrée en vigueur en 1977.