La santé des soignants est restée longtemps ignorée ou taboue au sein des professionnels jusqu’à ce que des récents suicides de praticiens – généralement sur leur lieu de travail, ce qui n’est pas anodin - défrayent la chronique. Ainsi Le Figaro du 16/2/2018 consacre une page à « l’état d’urgence pour les étudiants en médecine » suite à un nouveau suicide. Mais combien sont-ils – MG en zone rurales, infirmiers, aides soignants, et même dentistes ou orthophonistes - à souffrir en silence et à sombrer dans la dépression, le funeste burn out, par manque de structures de prise en charge ? Ce constat a motivé en 2015 la création de l’association SPS (Soins aux Professionnels en Santé) pour venir en aide à tous les PS en détresse. Pour notre première Matinale de l’année, nous avons reçu le Dr Eric Henry, médecin généraliste et président de l’association SPS et Catherine Cornibert, Docteur en pharmacie, présidente d’ACS (Agence Conseil Santé), responsable des actions et de la communication de SPS. En conclusion, Alain Trébucq, PDG de Global Media Santé et vice-président de la FNIM, a apporté son témoignage.
« L’association SPS, qui existe depuis 2 ans, a pour mission d’accompagner et soutenir tous les professionnels en santé. Pourquoi en santé et pas seulement de santé ? Parce que SPS s’adresse à tous les professionnels de la santé, soignants ou non, soit plus de 3 millions de professionnels en santé (au contact des patients) contre moins de 2 millions professionnels de santé (qui soignent les patients). Aujourd’hui, nous allons vous présenter des solutions pour pallier la souffrance de cette population ».
La vulnérabilité des professionnels de santé en quelques chiffres
« Le constat est alarmant. Parmi les 1,9 million de PS, 50% ont été concernés par un burn out ; 50% ne savent pas à qui s’adresser ; 50% estiment que leur souffrance psychologique pourrait impacter la qualité des soins au point de mettre en danger les patients (dont 65% des MG). Enfin, 80% des PS souhaitent une structure de soins dédiée – ce qui a motivé la création de SPS. Ces chiffres ont été recueillis lors de deux enquêtes concernant 2000 puis 4000 répondants (2015-2016) ».
Les 7 missions de SPS
1) Aider*. « Il y a quelques années existaient quelques plateformes régionales d’aide, sous l’égide du CNOM, mais celles-ci ne délivrant pas de résultats concrets (combien d’appels par an etc), on a décidé en 2016 de monter notre propre plateforme nationale d’écoute interprofessionnelle SPS. En un an, nous avons recueilli 2000 appels, score important par rapport aux nombre d’appels enregistrés par les plateformes existantes (quelques centaines/an). Précisons qu’il n’y a pas concurrence entre toutes les plateformes, mais complémentarité. Il faut savoir que sous l’effet d’un burn out, on est incapable de faire quoi que ce soit, et donc tout numéro de téléphone pour appeler à l’aide est le bienvenu. La plateforme SPS intègre 60 psychologues séniors libéraux mobilisés 7j/7 et 24h/24, soit 100% d’appels décrochés et 25 minutes d’entretien en moyenne consacrées à chaque appel (parfois jusqu’à 1h30)**. On estime avoir sauvé bon nombre de personnes susceptibles de commettre un suicide ».
2) Accompagner. « L’objectif est d’accompagner tous les PS en adaptant notre communication à chacun (internes, sages-femmes, infirmiers etc). Qui appelle ? Les infirmiers (34%), les médecins (29%, soit 2 fois plus que la représentation nationale), les aides soignants (14%), les pharmaciens, les dentistes. Il y a 3 populations en danger : les médecins, les dentistes et… les orthophonistes. On recense, parmi les appelants, 75% de femmes ; plus du quart des appels concernent l’épuisement professionnel. Par régions, le quart des appels proviennent de l’Ile-de-France, suivent Auvergne-Rhône Alpes, Hauts de France et Grand Est. Nous sommes en train de créer un maillage territorial pour assurer un accompagnement sur-mesure, ce qui suppose de trouver les professionnels formés pour aider les soignants en souffrance. Ce maillage est possible grâce à des partenariats, en particulier avec le Service de santé des armées qui nous a mis à disposition 400 psychologues civils formés aux syndromes post-traumatiques, mais aussi avec le réseau Souffrance au travail (130 psychologues spécialisés) et avec le réseau francilien Morphée (psychiatres experts dans la qualité du sommeil : beaucoup de soignants souffrent d’un sommeil dégradé). Pour chaque région, nous construisons un annuaire avec des psychologues, des MG, des psychiatres et des référents par PS (un kiné accompagne un kiné, etc). Enfin, on met en place progressivement, par région, des unités dédiées qui proposent un accompagnement spécifique avec un nombre de lits réservés (cliniques, hôpitaux de jour, fondation John Bost, thermalisme – autant de sas de décompression…) ».
3) Former. « 21 formations sont prévues en 2018 dans toute la France dont 6 sur la prévention du suicide : on estime de 1 à 2 suicides de PS/j. La mécanique du suicide se démonte relativement facilement et on parvient sans trop de difficultés à désamorcer des intentions suicidaires. Il est fondamental de démystifier le suicide ».
4) Fédérer. « On organise à la fois des ateliers thématiques et un colloque national annuel présidé par le Pr Didier Sicard. Lors du dernier colloque de décembre 2017 qui a eu lieu au Ministère de la Santé, 240 personnes étaient présentes, 32 orateurs se sont exprimés et l’impact médiatique a été conséquent ».
5) Comprendre. « Notre richesse est d’avoir mené études et enquêtes de terrain autour de la souffrance des soignants. Ainsi en 2017, 3 études ont été réalisées : sur l’impact des agents stresseurs sur la santé des MG (échantillon de 1654 MG exerçant en libéral) : travail empêché, non reconnaissance ; sur les troubles du sommeil (voir plus haut) ; sur le suicide (700 PS répondants) : 25% des PS interrogés ont déjà eu des idées suicidaires du fait de leur travail et 39% pour les PS exerçant en milieu rural ».
6) Communiquer. « Plus de 100 retombées médias en 2017 ».
7) Care des territoires oubliés. « Notre souhait est de tenter de résoudre le problème des déserts médicaux à travers l’aide aux soignants ».
8) Protéger. « Créer un contrat de prévoyance en intégrant des plans de formation ».
« En conclusion, nous avons réussi à faire reconnaître et à intégrer la santé des soignants dans la Stratégie nationale de santé 2018-2022 du Ministère de la Santé ».
Témoignage d’Alain Trebucq
« Dans les médias professionnels, un univers que je connais bien, la santé des soignants n’était jamais abordée. Aujourd’hui, il s’impose : ainsi cette semaine, l’hebdo Egora fait sa Une avec le suicide des carabins – sujet tabou par excellence. Pour preuve, très récemment, le président de la Conférence des doyens des facultés de médecine a abordé ce même sujet en précisant que ce n’était pas un sujet spécifique à cette population, les étudiants en médecine ne se suicidant pas plus que les autres. Il a dû revenir sur sa déclaration suite aux réclamations des associations d’étudiants en médecine***. Dans le JAMA de juin 2017, une enquête internationale (hors France) a montré que sur l’ensemble des étudiants en médecine des pays représentés, 27% présentaient des troubles dépressifs. Au sein de Global Média Santé, nous avons développé une activité importante concernant la formation, notamment le Développement Professionnel Continu où nous avons abordé le burn out. Cette formation validante, entièrement en ligne, intitulée : Repérer le risque chez vos patients, vos collègues ou vous-mêmes, dure 5 heures. De nombreux médecins ont réagi sur le forum associé à cette formation (voir les verbatim sur les slides). Toutes les réactions portaient non sur le burn out en général, mais sur celui des soignants ! Ainsi, tel médecin indique qu’un MG exerçant seul n’a plus la possibilité matérielle d’embaucher une secrétaire et se voit contraint de passer beaucoup de temps à des activités paramédicales, administratives etc. Résultat : un épuisement inévitable et constant. Celui-là est mûr pour contacter la plateforme SPS… C’est là une des raisons à cette tendance au regroupement en maisons de santé pluri-professionnelles. On se retrouve ainsi avec des vieux médecins usés et des jeunes médecins désabusés parce qu’ils n’ont pas été préparés aux besoins de santé tels qu’ils se présentent aujourd’hui. Hélas, les soignants ont besoin eux aussi d’être soignés ».
Denis Briquet pour la FNIM
*N° Vert de la plateforme : 0 805 23 23 36
Nouveauté 2018 : blog SPS http//expressionsdesoignants.fr (je m’exprime/j’agis)
** La plateforme a un coût : 80€/appel. Nos partenaires sont : l’Assurance Maladie, le RSI, l’ARS Ile-de-France, Ampli Mutuelle, Fondation Axa Prévention (routière).
*** Voir Le Figaro du 16/2/2018