Télécharger le replay Téléchargez le plan de sortie de crise de l’Institut Santé Voter pour des états généraux de la séniorisation
En amont de l’amorce du déconfinement prévu le 11 mai 2020, il est apparu pertinent de faire un point sur la crise sanitaire liée au Covid-19. Que révèle-t-elle d’un pays et d’une société ? Que dit-elle de notre système de santé ? Quelles sont les pistes qu’il serait bon d’étudier pour préparer « l’après » ? Autant de questions auxquelles le sociologue Serge Guérin et l’économiste Frédéric Bizard ont répondu le 22 avril, dans le cadre de la première WebMatinale de la FNIM, suivie en direct par une soixantaine d’internautes.
Professeur de sociologie à l’Inseec GE, où il dirige le Master « Directeur des établissements de santé », Serge Guérin s’est spécialisé dans les enjeux de la séniorisation de la société. Quant à Frédéric Bizard, professeur d’économie à l’ESCP Paris et à l’université Paris Dauphine, il préside également l’Institut de Santé. Ensemble, les deux experts ont analysé la situation inédite dans laquelle nous sommes projetés depuis le 17 mars dernier. Ils ont aussi donné quelques pistes pour esquisser un avenir, en prenant en compte à la fois ceux qui souffrent du confinement actuel, ceux qui s’interrogent sur ce que nous vivons et ceux qui voient des opportunités possibles.
Le constat est nuancé. « Avec du positif et du négatif », reconnaît le sociologue Serge Guérin. Le positif : « La santé est redevenue un sujet important. » Le négatif : « La société est encore plus fracturée qu’avant le Covid-19. Car il y a ceux qui ont pu partir dans leur résidence secondaire, ceux qui sont restés dans les quartiers, les cités de banlieues, et, au milieu, ceux qui ont suivi les recommandations. C’est la France de ceux qui ont un jardin et de ceux qui n’en ont pas… C’est aussi la revanche des Gilets jaunes, car ils vont revenir, une fois le confinement passé, soutenus par les infirmières, les caissières… A cela s’ajoute un Etat fort, mais désorganisé : on ne pourra plus dire que le système de soins français est le meilleur du monde, car on n’a pas eu de masques à temps. On n’a pas mis non plus en place de couvre-feu, car on est incapable de le faire respecter… » La demi-teinte est de mise aussi dans le tableau que brosse l’économiste Frédéric Bizard. « Dans la façon dont cette crise est gérée, dit-il, il y a des bonnes choses mais aussi des ratés. » Les bonnes : « Nos forces ne sont défaillantes ni dans les hôpitaux, ni dans les Ehpad. Quant à l’Assurance maladie, elle permet à tout le monde d’accéder aux soins sans risque financier. » Les ratés : « L’absence d’éducation sanitaire. La gestion de la santé de façon comptable et pas économique. La carence de réserve stratégique pour se protéger d’une pandémie. » Conséquence : « Sur le plan économique, il va falloir repenser les chaines de production, utiliser les nouvelles technologies et ne plus aller produire au bout du monde. Nous allons passer d’un capitalisme mondialisé à un capitalisme qui va reposer sur l’innovation et l’humain. » Mais Frédéric Bizard rejoint Serge Guérin sur « le risque d’explosion sociale ». Surtout quand le PIB chute de 6 points en seulement quinze jours de confinement. Et l’économiste évoque une baisse de 10 à 15 points au deuxième trimestre. « Cette crise sanitaire a paralysé le secteur économique, explique-t-il. Or, quand le système économique s’arrête, les conséquences sont forcément négatives pour le quotidien de millions de gens, à commencer par les pertes d’emplois. »
« La santé devient le secteur stratégique du XXIe siècle »
Politiques, médecins, chercheurs, « experts »… aujourd’hui, tous donnent leurs avis et pistes de réflexion sur la façon de gérer la crise et d’en sortir. « La réponse apportée dépend de la qualité de la direction de l’Etat d’un pays », commente Frédéric Bizard. Dans le cas du Covid-19, il cite volontiers en exemple le Portugal, « avec moins de 200 morts, car les bonnes décisions ont été prises à temps ». Son regard sur la France ? « Chez nous, l’administration est souvent plus un problème qu’une solution… Les gouvernements changent, mais la haute administration reste. Résultat : le service de soins n’a toujours aucune approche globale de la santé des gens, l’industrie est délaissée… Or, parmi les pistes à suivre pour sortir de la crise, la santé devient le secteur stratégique du XXIe siècle. L’Europe peut être un leader dans ce domaine et la France pourrait profiter de cette dynamique. » Serge Guérin s’interroge aussi sur l’organisation du déconfinement annoncé. « Il sera progressif, dit-il. Mais on ne déconfine pas de la même façon, ni au même moment, en Lozère et en Seine-Saint-Denis. » Et puis quid des entreprises ? Le sociologue rappelle que même après le déconfinement, « le Covid-19 sera toujours là » : « Chaque entreprise va devoir préparer son propre plan de sortie de crise et réfléchir à une nouvelle façon de manager des équipes. La capacité de chacun à savoir s’adapter et s’organiser, c’est ça qui fera la différence et pas le diplôme . » « Il faut avoir un cap et une stratégie », confirme Frédéric Bizard. L’économiste table sur « une cohabitation avec le virus » jusqu’en 2021 : « Le déconfinement n’est donc qu’une étape et tout plan de gestion de crise doit s’inscrire dans la durée. Quant aux grandes lignes du déconfinement, elles doivent faire l’objet d’un vote au Parlement, car le soutien à la fois politique et populaire, des mesures qui seront prises, est indispensable. Le déconfinement doit être le plus républicain possible. » Pas de place donc pour les querelles de chapelle, ni pour « la course à la communication » et encore moins pour « l’apartheid générationnel », qui consisterait à ne pas déconfiner tout de suite les seniors, « alors que bon nombre de personnes de 80 ans sont en parfaite santé ». Frédéric Bizard part du principe que l’on sera toujours « à risque », tant qu’aucun vaccin ne sera mis sur le marché. Dans un document publié par l’Institut Santé le 9 avril dernier, il propose, en outre, des « règles de conduite » selon le statut immunitaire des personnes. Il suggère de constituer trois groupes, « dont la composition va évoluer avec le temps ». A savoir : un premier groupe composé des « 5 à 6 millions de personnes touchées par le Covid-19 », un deuxième réunissant les porteurs du virus et un troisième avec les personnes ni porteuses du Covid-19, ni immunisées. « Cette recommandation, écrit l’économiste, s’appuie sur une stratégie de dépistage massif. Elle contient une possibilité de déconfinement immédiate des personnes positives au test sérologique, ce qui est un signal d’espoir fort pour la population. »
« Il faut remettre de l’ordre et de l’organisation »
« Revenir à ce que l’on a connu avant le 17 mars 2020 : ce ne sera pas possible. Après le confinement, rien ne sera plus comme avant. » Serge Guérin en est convaincu. « De nombreuses personnes auront perdu leur emploi, leur entreprise leur optimisme, leurs illusions », dit-il. A cela s’ajoute celles et ceux qui vivent mal le confinement actuel : « Non, le confinement n’est pas propice à un nouveau baby-boom, mais plutôt à un divorce-boom. » Le sociologue présage, en outre, que l’actuelle « distanciation physique et sociale » va avoir des conséquences sur nos modes de vie et nos comportements. Il parle d’une « plus grande défiance encore, vis-à-vis de l’autre », « ce qui ne va pas aider à la relation ni à la solidarité ». Quant au retour des salariés dans les entreprises, « d’un côté il y aura ceux, en forme, qui auront été confinés dans leur résidence secondaire, de l’autre ceux plus angoissés et ils devront tous travailler dans la même équipe… » Pas si simple. Serge Guérin souligne également la pertinence qu’il y aurait à « relocaliser en France » la fabrication de certains médicaments, à la fois en terme économique et en terme d’image, voire de communication pour l’industrie pharmaceutique. « Et ce d’autant que la question du soin va devenir majeure », souligne-t-il, à l’instar de Frédéric Bizard. Puis, le sociologue liste d’autres dossiers brûlants, tels ceux de l’avenir de l’hôpital public, du vieillissement de la population ou encore d’une bureaucratie indigeste au sein de nombreuses structures, dont les Agences régionales de santé (ARS) font partie. « Il faut remettre de l’ordre et de l’organisation, avoir une vision très forte pour demain et créer une union », dit-il. Ce qui n’a pas toujours été le cas jusqu’ici, déplore-t-il : « On a ouvert un hôpital militaire de 70 lits, dans l’Est de la France, alors que ces lits étaient libres dans le secteur privé. » Serge Guérin tire la sonnette d’alarme par rapport à la crise sanitaire actuelle, mais aussi en se projetant dans le futur : « Nous devons nous préparer à de prochaines crises, qui ne seront pas forcément liées à la santé. Un virus peut aussi être informatique... »
« Nous sommes tous coresponsables dans ce qui va se passer demain »
A quand un avenir meilleur ? Même si ce n’est pas pour tout de suite, « il est important d’avoir foi en l’Homme », explique Frédéric Bizard. L’économiste recommande, à court terme, une refonte du système de santé : « Celle-ci doit débuter dès à présent. Si bien que l’on va voir très vite si les politiques ont pris conscience de cette urgence à réformer. » Par ailleurs, selon lui, « la notion d’équité entre les personnes sera essentielle dans la gestion de la sortie de crise », au risque d’aller droit vers des conflits sociaux. « Le chemin vers un monde meilleur est semé d’embûches », dit-il encore. Avis partagé par Serge Guérin, perplexe face aux « chiffres donnés chaque soir sur le nombre de morts dues au Covid-19 » : « Ça ne dit rien du réel. Les comparatifs européens n’ont aucune valeur, car on ne compte pas de la même façon d’un pays à l’autre… Ça crée de l’angoisse plus qu’autre chose. » Pour Frédéric Bizard, c’est une façon de montrer que « tout est sous contrôle » et d’incarner la situation avec un représentant du gouvernement , à savoir le patron de la Direction générale de la Santé (DGS), Jérôme Salomon. « Cela prouve que la gouvernance est centralisée, or il faut justement changer cette approche-là, poursuit l’économiste. S’il y a bien un moment où il faut être critique et démocratique, c’est maintenant. » Serge Guérin, pour sa part, s’interroge sur les conséquences d’une deuxième vague possible du Covid-19, sur les récentes annonces de « re-nationalisations » de certaines entreprises et même sur l’incongruité des « open space » désormais dans les bureaux, terrain idéal pour propager un virus. Autrement dit : beaucoup est à panser, repenser réinventer, réorganiser. « Nous sommes tous coresponsables dans ce qui va se passer demain. Les politiques ne devront pas être les seuls à intervenir. La société civile a son rôle à jouer », conclut le sociologue. Frédéric Bizard, lui, croit à la fin des logiques moutonnières : « Il faut qu’on ait les bons leaders aussi bien au niveau national, qu’au niveau d’une entreprise, d’un quartier ou d’une association. Il faut rester vigilent, avoir confiance en soi et en ceux qui nous entourent, tout en gardant un esprit critique très fort. »
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