L’industrie pharmaceutique vient de traverser une année particulière. Entre coronavirus, confinements à répétition, hôpitaux surchargés, recours à la téléconsultation et officines où l’on teste et vaccine, la donne a changé. Le rôle de chaque acteur du système de santé a évolué. Quelles en sont les conséquences sur les tendances du marché du médicament en France et dans le monde ? Quels impacts cela a-t-il sur la pratique en médecine de ville ? Quels sont désormais toutes les missions du pharmacien ?... Autant de questions qui ont été posées lors de la Web Matinale de la FNIM du 26 mai 2021, consacrée aux résultats de l’étude i360° d’IQVIA, sur « le panorama mondial du marché du médicament ». Des chiffres et tendances présentés par Stéphane Sclison, Principal – Responsable du Thought Leadership chez IMS Health, puis commentés par Frédéric Collet, président du LEEM et de Novartis France.
« Quand on regarde le marché du médicament à l’échelle internationale, globalement la crise sanitaire n’a pas engendré de grands changements. On assiste à une sorte de glaciation des positions. Les équilibres mondiaux ne sont pas bousculés : les Etats-Unis dominent toujours, avec des prévisions de 41% de part de marché pour 2022, suivis par l’Europe et le Royaume Uni (20%), puis la Chine (11%). » C’est le premier constat de Stéphane Sclison, Principal – Responsable du Thought Leadership chez IMS Health, lorsqu’il pose un regard sur l’ensemble de l’étude i360° d’IQVIA, consacrée au « panorama mondial du marché du médicament ». Autre enseignement de cette enquête : Brésil, Inde et Russie restent dans le top 10 du marché mondial du médicament à l’horizon 2022. Quant aux produis de spécialité et biologiques, ils connaissent depuis dix ans une croissance à deux chiffres et pèsent lourd dans le marché total. Et pour cause : « C’est là que se trouve les médicaments de thérapie innovante, à savoir thérapie génique et thérapie cellulaire », souligne Stéphane Sclison. Toutefois, pour l’heure, le marché mondial du médicament reste concentré sur trois domaines : oncologie, diabète et immunologie. Trois domaines qui représentent 34% du marché total.
« La crise sanitaire a été un accélérateur de forces et un révélateur de faiblesses »
« La crise sanitaire a été à la fois un révélateur et un accélérateur », commente quant à lui Frédéric Collet. Pour le patron du LEEM et président de Novartis France, « la crise a révélé des forces que nous ne soupçonnions pas. A savoir une capacité de mobilisation très forte de l’industrie pharmaceutique, et ce grâce à la mondialisation. Nous avons été capables de travailler à distance, même s’il est difficile dans un tel contexte de fabriquer et réaliser des essais cliniques. Il n’en demeure pas moins que quatre jours après l’alerte en Chine, nous avons séquencé le virus et, onze mois plus tard, nous avons commencé la vaccination. Alors que, d’habitude, il faut dix ans pour élaborer un vaccin, le tester, puis le mettre sur le marché. Nous avons découvert une capacité de collaborations que nous ignorions : que ce soit entre laboratoires - Novartis et CureVac..-, big pharma et biotech – Pfizer et BioNTech -, laboratoire et université – AstraZeneca et Oxford…-.» Mais il y a un bémol : « La crise sanitaire a aussi été un accélérateur de faiblesses. Elle a mis en lumière la dépendance de la France vis-à-vis d’autres pays. Par exemple, nous ne sommes plus numéro un dans le monde, quant aux essais cliniques, mais numéro quatre… » La France, dont le marché du médicament « a bien tenu », souligne Stéphane Sclison. Mais, là aussi, il faut ajouter quelques nuances au tableau. Si les ventes de médicaments, sur prescriptions hospitalières, ont grimpé de 7,2%, elles ont baissé de 1,3% lorsqu’elles proviennent de prescriptions de médecins libéraux. « Les prescripteurs hospitaliers gagnent en importance, observe Stéphane Sclison. Or l’hôpital n’est ni un cabinet médical, ni un dispensaire. » Un rééquilibrage va devoir se faire et le Principal – Responsable du Thought Leadership d’IMS Health le voit tel « un grand défi en termes de dépenses ». A l’instar de la pénétration des biosimilaires. L’étude i360° d’IQVIA montre que celle-ci stagne, représentant 20,7% des prescriptions délivrées en ville et 6,7% de celles réalisées à l’hôpital. On est loin des niveaux annoncés par le ministère de la Santé, qui tablait sur une pénétration de 80% d’ici à 2022. « Attention à ne pas prendre de retard comme la France l’a vécu avec les génériques », prévient Frédéric Collet. Le LEEM a d’ailleurs rappelé son attachement aux biosimilaires. « Avec comme premier enjeu, celui de la confiance entre médecin, pharmacien et patient », poursuit son président. Quant à la substitution, le LEEM reste prudent, « car une substitution non contrôlée peut altérer cette relation de confiance ». Bref, s’il ne faut pas prendre de retard, il ne faut pas non plus aller trop vite en besogne. « En particulier en matière de traçabilité : le prescripteur doit garder le contrôle de la prescription », insiste Frédéric Collet. Il rappelle, en outre, que les biosimilaires constituent une source importante d’économies pour les pouvoirs publics : environ 1,2 milliard d’euros en France, selon le Comité économique des produits de santé (CEPS). Une enveloppe que le patron du LEEM incite à réinvestir dans l’innovation. Une façon pertinente de mettre en avant l’importance du rôle de l’industrie pharmaceutique dans le secteur de la recherche et de le faire savoir aux professionnels de santé comme au grand public. « La connaissance nourrit la confiance », souligne Frédéric Collet. Et ce d’autant que « la science est un métier à risque », explique-t-il : « Une molécule sur 10 000 devient un médicament en développement. »
Attention à l’effet de « bombe à retardement »…
L’étude i360° d’IQVIA évoque également les classes de médicaments. « Peu d’entre elles ont été dopées par la pandémie », résume Stéphane Sclison. Normal : confinements, port du masque, gestes barrières et distanciation sociale ont limité rhumes, grippes, gastro-entérites ou autres infections saisonnières. Seuls les tranquillisants et les vitamines A et D ont vu leurs ventes augmenter, respectivement de 3 et 7 points, entre 2019 et 2020. Parmi les autres effets directs de la crise, le Principal – Responsable du Thought Leadership chez IMS Health cite la saturation des hôpitaux, notamment au sein des services d’urgences, et la gestion très tendue des approvisionnements, dont ceux de produits comme le curare. L’étude fait état aussi de retards dans la programmation d’opérations chirurgicales (72%) et séances de chimiothérapie (50%), ainsi qu’une diminution de 60% du nombre de diagnostics réalisés depuis octobre 2020. Stéphane Sclison parle de 2 millions de séjours « de tous types » qui n’ont pas eu lieu en milieu hospitalier en France, depuis le début de la crise sanitaire. Ces retards de consultations, traitements et diagnostics lui font redouter un effet de « bombe à retardement », avec des pathologies plus lourdes à prendre en charge à court terme. « A force de déprogrammer la pose d’une prothèse de hanche d’une patiente âgée parfaitement autonome, lorsque cette femme a enfin été opérée dans un hôpital parisien, elle était devenue grabataire », raconte-t-il. A cela s’ajoute les effets indirects de la crise et de ses confinements sur l’équilibre psychologique, la nutrition, l’activité physique, la consommation d’alcool et de tabac, sans oublier les conditions de travail à la maison pas toujours optimales. « La qualité de prise en charge des patients s’est dégradée », reconnaît Stéphane Sclison. Inquiétude partagée par Frédéric Collet : « Le retard des actes est préoccupant, tout autant que la chute de 40% des dépistages du VIH, de 30% de ceux du paludisme, du recul de 20% de la prise en charge de la tuberculose et de la vulnérabilité du secteur de la psychiatrie. »
Praticiens et visiteurs médicaux à l’heure du distanciel
L’étude i360° d’IQVIA montre que la crise sanitaire a tout de même eu quelques points positifs. A commencer par l’accélération de la mise en place de la téléconsultation chez le médecin généraliste (21% des actes en avril 2020). Ce qui est un peu moins vrai chez les spécialistes. Et pour cause : leur matériel n’est pas toujours compatible avec une consultation à distance. Même révolution digitale chez les visiteurs médicaux. En janvier 2021, 50% des échanges avec les médecins ont eu lieu par mail contre 40% un an avant et le face à face est passé de 38% à 22% sur cette même période. Résultat : la visite à distance dure en moyenne 16 minutes, la mémorisation des messages est meilleure (87% des messages sont retenus) et l’impact sur les ventes est convaincant, puisqu’une seule visite conduit à une première prescription. A ce jour, plus de 10 000 médecins généralistes ont déjà été visités à distance et 94% d’entre eux se disent satisfaits de ce mode de fonctionnement. « L’outil digital est un bon complément pour former et informer. Mais nous n’allons pas passer du tout présentiel au tout digital », nuance Frédéric Collet. D’ailleurs le sujet fait l’objet d’un groupe de travail au LEEM. Celui-ci planche sur les interactions entre industrie pharmaceutique et professionnels de santé. Une réflexion est également menée quant à la création d’une Académie du digital en santé. Le LEEM souhaite ainsi accompagner médecins et pharmaciens dans ces transformations déjà en cours avant le covid-19, mais que la crise a mises au rang des priorités. Dans cette même veine, l’étude i360° d’IQVIA s’intéresse à l’évolution du rôle du pharmacien. En tant qu’acteur de santé publique, sa mission de conseil - désormais rémunérée - s’ouvre clairement aux activités de dépistage, prévention, observance, vaccination… Il doit aussi faire face au physital. C’est-à-dire apprendre à gérer son officine à l’heure de la vente sur Internet, du click & collect et de la livraison. Le tout, sans perdre de vue que le patient est devenu un consomm-acteur, sensible à l’information comme aux promotions. D’où le succès des cartes de fidélité qui se multiplient au sein des groupements de pharmacies.
« Pas d’innovation sans croissance »
Enfin, la crise sanitaire a mis en exergue la nécessité d’alléger l’effort de régulation qui pèse sur les produits de santé. Les entreprises du secteur, éprouvées depuis un an, sont dans cette attente, confirment les rapporteurs de l’étude i360° d’IQVIA. A ce sujet, des discussion sont prévues lors du Conseil stratégique des industries de santé (CSIS) de juin prochain. Mais, d’ores et déjà, on sait que l’ONDAM 2021 (fixé à + 3,5) tient compte des évolutions tendancielles, des dispositions exceptionnelles liées à a crise sanitaire, de la régulation, des mesures de revalorisation et d’investissement du Ségur de la Santé. Quant à l’article 35 de la Loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS), il prévoit l’ajustement du mécanisme de la clause de sauvegarde. « La crise a transformé le regard sur notre secteur. Nous sommes perçus comme des acteurs économiques, mais aussi comme des acteurs de santé. Aux yeux des politiques, nous sommes un secteur de sortie de crise », conclut Frédéric Collet. Il espère que le CSIS sera l’occasion d’ouvrir une discussion autour d’une croissance du secteur « calquée sur l’ONDAM ». Car, dit-il, « il n’y a pas d’innovation sans croissance ».