(Sur la photo de gauche à droite : Eric Phelippeau, Président de la FNIM, Anne-Sophie Godon, Directrice Innovation & Veille, Malakoff Médéric, Pr William Dab, Directeur Chaire Entreprises et Santé, Cnam - Malakoff Médéric, Pierre-Henri Freyssingeas, Secrétaire Général de la FNIM et Président de l'agence Henri 8)
La santé en entreprise, surtout par des actions de prévention, est un énorme gisement à la fois de croissance pour le tissu économique et de baisse des dépenses – dont on sait à quel point elles sont massives - au niveau national. Pour nos deux orateurs, Anne-Sophie Godon, Directrice Innovation & Veille chez Malakoff Médéric, et William Dab, Directeur Chaire Entreprise et Santé – Malakoff Médéric, faire de la prévention en entreprise est un jeu gagnant-gagnant tant pour l’employé que pour l’employeur. De plus, c’est un véritable enjeu de santé publique.
Exposé d’Anne-Sophie Godon : passer d’un modèle curatif à un modèle préventif
« Rappelons qu’en France, les dépenses de santé – 200 Mds €, 11% du PIB - sont parmi les plus élevées au sein de l’OCDE (9% du PIB en moyenne) et que le pays souffre d’un déficit chronique de la Branche maladie d’environ 5 Mds € depuis une vingtaine d’années. Pour autant, les inégalités restent forte en termes d’espérance de vie (un cadre vit 6,4 années de plus qu’un ouvrier) et de pouvoir d’achat (58% des Français affirment avoir renoncé à au moins une de leur dépense de santé). En outre, l’accès au soin se dégrade avec plus de 3 millions de Français qui vivent dans un désert médical*, et le temps médical baisse en fonction de l’augmentation des tâches administratives. Ce tableau un peu sombre, comment va-t-il évoluer, alors même que la population vieillit, que l’innovation a un coût qui ne cesse de croître et que la consommation de santé augmente pour toutes les tranches d’âge ? Face à ce constat, il faut noter que le progrès technologique est porteur de promesses. Ainsi 9% de la population surveillent quotidiennement leurs paramètres de santé, de nouvelles pratiques se développent tels que l’ambulatoire ou la télémédecine, et les progrès de la R&D améliorent l’efficacité des traitements (à titre d’exemple, la survie est passée de 72% à 94% pour les cancers de la prostate de 1989 à 2005). Bref, malgré de lourdes dépenses, l’efficacité de la santé en France n’est pas au niveau attendu.
Or, dans ce panorama global, l’entreprise est un lieu où l’on peut et l’on doit pratiquer la santé de manière différente et plus efficiente que ce qui se fait aujourd’hui. Pourquoi ? D’abord, on y passe beaucoup de temps – 1/3 de notre vie – ce qui fait de l’entreprise un territoire de prévention ; ainsi, les taux de dépistage des cancers en entreprise sont supérieurs de 50% aux taux nationaux. De plus, des actifs en bonne santé présagent de retraités en meilleure forme, ce qui entraîne une baisse des dépenses de santé pour toute la société. Par ailleurs, les salariés attendent de l’entreprise une meilleure prise en charge de leur santé – ce qui est une attitude nouvelle : selon notre enquête menée en 2016-17, 70% des salariés attendent de leur entreprise des actions de santé qui vont au-delà de la prévention des risques professionnels et 72% pensent que c’est un bénéfice partagé pour le salarié comme pour l’employeur. Les salariés manifestent aussi des attentes fortes de services : 56% aimeraient être accompagnés pour faciliter leur retour au travail après un arrêt maladie, 64% bénéficier de services pour faire de l’exercice, 55% pour améliorer le sommeil, 43% mieux dépistés sur les maladies graves ou les facteurs de risques.
Nous sommes convaincus que santé et bien-être en entreprise constituent le socle d’une relation gagnant-gagnant pour l’entreprise comme pour le salarié. Pour l’entreprise, cela signifie, entre autres : maîtriser l’absentéisme, réduire les risques professionnels, améliorer la compétitivité… Pour le salarié : préserver sa santé, limiter son reste à charge, concilier vie professionnelle et vie privée, travailler plus longtemps et en bonne santé… Côté entreprise (uniquement privée), l’absentéisme pour arrêt maladie est un enjeu majeur d’efficacité : 35,5 J/an, c’est le nombre moyen de jour d’absence par salarié en 2016 et la tendance s’aggrave du fait des risques psycho-sociaux** ! Par ailleurs, l’allongement de la durée de vie au travail entraîne une augmentation du coût de la prévoyance et un accroissement des maladies chroniques. Pour les entreprises, agir en santé c’est aussi optimiser les budgets dédiés à la protection des salariés. N’oublions pas que l’entreprise se voit imposer plus de 2000 obligations légales en santé-sécurité…
Pour conclure, la prévention est une réponse qui s’impose dans le milieu de l’entreprise. Nous devons passer d’un modèle curatif à un modèle préventif global, personnalisé, efficace et rentable. Preuve de l’efficacité de la démarche ? On a observé que les entreprises qui mettent en place de manière récurrente des actions de prévention de l’absentéisme ont vu leur absentéisme se réduire de 13%, tandis que dans d’autres qui n’ont rien fait, ce même absentéisme a augmenté de 15% ».
Exposé de William Dab : Pour les entreprises, agir en prévention doit entraîner une amélioration de leur performance
« Le premier de nos objectifs est de changer de regard sur la santé en France, laquelle s’avère paradoxale avec d’un côté, une excellence des soins et de l’autre, une médiocrité de la prévention. Ainsi, l’espérance de vie à 65 ans pour un Français est l’une des plus élevées au monde, conséquence de l’excellence des soins. Mais, si l’on regarde la mortalité prématurée (avant 60 ans) des Français, elle est l’une des plus fortes (juste derrière le Portugal), ce qui reflète un déficit de la prévention. La première cause de mortalité des hommes d’âge moyen en France, c’est le cancer. Pourquoi ? La raison en est la non maîtrise des expositions professionnelles cancérigènes dans les entreprises. La santé dans les entreprises n’est pas une question de principe ou d’idéologie, mais une réalité. Cela dit, les attitudes ont commencé à changer depuis une dizaine d’années : dans les entreprises, les ministères, chez les partenaires sociaux, on ne parle plus de médecine du travail, mais de santé au travail (ce qui n’est pas le cas à l’école : la santé à l’école n’existe pratiquement pas). Pour ancrer cette notion de santé au travail, il faut que les entreprises internalisent les actions de prévention, qu’elles réalisent que le lien entre la santé et le travail s’est inversé graduellement : en 1946, et après, on demandait à la santé de produire de la force de travail (à l’époque, l’assurance maladie était financée par les cotisations patronales et salariales). Le tournant a eu lieu avec l’adoption de la CSG. Aujourd’hui, on demande, à l’inverse, au travail de produire de la santé.
Si l’on veut améliorer l’enjeu de santé publique, on ne peut plus compter sur les seules obligations légales, les assureurs, les médecins, bref sur les seules injonctions extérieures à l’entreprise. On ne peut plus croire qu’en reconnaissant telle pathologie comme maladie professionnelle (par exemple, le burn out), on fait de la prévention. On doit expliquer aux chefs d’entreprise et autres DRH qu’agir en prévention comporte de nombreux bénéfices sanitaires qui concernent l’ensemble des problèmes de santé : maladies chroniques, stress, addictions, rhumatismes, troubles du sommeil etc. Mais pour nos interlocuteurs, s’il n’en résulte pas un bénéfice économique, on prêche dans le désert. Pour les entreprises, agir en prévention doit entraîner une amélioration de leur performance. La santé en entreprise est un des seuls sujets sur lequel un dialogue consensuel est possible : sur les salaires, sur l’organisation du travail, sur le partage de la valeur créée, l’entreprise est le lieu d’un rapport de forces ; sur la santé, ce n’est pas un rapport de forces, mais un jeu gagnant-gagnant. Présentée sous cet angle, la santé apparaît comme un levier managérial d’amélioration de la performance par la baisse des coûts de la non santé, la baisse de l’absentéisme, la hausse de la productivité, les bénéfices d’image ou de la confiance. La santé ne fait pas partie des dépenses improductives, ni des charges sociales : il y a un intérêt intrinsèque à investir dans ce domaine. Grâce à l’OPPBTP***, on a pu quantifier sérieusement ce que rapporte d’investir dans la prévention : ainsi le ROI est de 2,2 € pour 1 € investi et le gain par salarié s’élève à 8200 € pour les entreprises de moins de 20 salariés, 3700 € pour celles de 20 à 49 salariés et 1600 € pour celles de plus de 50 salariés.
Pour finir, les conditions de la réussite de la prévention en entreprise reposent sur :
- - un engagement au plus haut niveau
- - entreprendre en intégrant la santé
- - impliquer le management
- - cultiver l’exemplarité, l’exigence et la bienveillance.
Le résultat de ces actions est à la fois un bénéfice matériel (ROI chiffré) et immatériel qui s’appelle la confiance. Or on sait que la confiance est essentielle à la performance d’une économie. Comme le soulignait le rapport Gallois de 2012, les écarts de compétitivité entre la France et l’Allemagne ne reposaient pas sur un écart défavorable concernant les charges sociales, mais sur une relation de défiance au sein des entreprises françaises. Depuis l’adoption de mesures favorables à l’économie, tels le CICE ou le crédit impôt recherche (je plaide personnellement pour l’instauration d’un crédit impôt prévention), et depuis la dernière élection présidentielle, la défiance s’est muée en confiance. Je suis donc assez optimiste sur la prise en compte de la santé en entreprise par la prévention qui est à la veille, je crois, d’un saut quantitatif très important ».
Denis Briquet pour la FNIM
*Sources des résultats d’enquêtes : CNOM, étude TNS Sofrès-SIHP 2013/UFC Que choisir 2016 ; Malakoff Médéric 2015, Opinionway Sofinoscope 2017, INSEE 2016 ; Ministère de la Santé ; BPI France, INCa.
**Plus d’1 salarié sur 3 a vécu au moins 1 événement/an (restructuration, réorganisation, changement) ; 22% des salariés craignent être dépassés par les nouveaux outils et les évolutions technologiques. Résultats étude Malakoff Médéric 2017.
***Organisme professionnel de prévention du BTP.